guantanamo

[…] La privation de sommeil est l'une des formes de torture subies par de nombreuses victimes de « transferts extrajudiciaires » et d'autres personnes incarcérées depuis 2001. Le cas d'un détenu en particulier a été très médiatisé, mais il faut préciser que le traitement qu'il a subi est tout à fait similaire au sort de centaines d'autres personnes dont les cas ne sont pas aussi bien documentés. Mohammed al-Qahtani a été torturé selon les procédures de ce que l'on connaît maintenant sous l'appellation de « premier plan spécial destiné aux interrogatoires », autorisé par Donald Rumsfeld. Al-Qahtani fut pratiquement privé de sommeil pendant deux mois et soumis à des séances d'interrogatoire qui pouvaient souvent se prolonger plus de vingt heures d'affilée. Il était confiné, incapable de s'allonger, dans de petites cabines éclairées par des ampoules à haute intensité, où l'on diffusait de la musique à plein volume. Dans la communauté du renseignement militaire, on se réfère à ces prisons sous l'appellation de « sites de l'ombre », ce qui n'empêche pas un des lieux où Al-Qahtani a été détenu d'avoir reçu le nom de code de « camp lumières vives ». Ce n'était pas la première fois que la privation de sommeil était utilisée par les Amércains ou leurs comparses. D'une certaine manière, trop insister sur ce procédé précis peut mener à confusion, car, pour Mohammed al Qatahni comme pour beaucoup d'autres, la privation de sommeil n'était qu'un élément dans le cadre d'un programme plus large de tabassages, d'humiliations, d'immobilisation prolongée et de noyades simulées. Nombre de ces « programmes » destinés aux prisonniers extrajudiciaires ont été spécialement conçus par des pshychologues oeuvrant au sein d' "équipes de consultants en sciences du comportement" afin d'exploiter ce qu'ils avaient repéré comme étant des vulnérabilités émotionnelles et physiques individuelles.

L'usage de la privation de sommeil en tant que forme de torture remonte sans doute à plusieurs siècles, mais sa systématisation coïncide historiquement avec le développement de l'éclairage électrique et des moyens d'amplification du son.

D'abord pratiquée de façon routinière par la police de Staline dans les années 1930, la privation de sommeil formait ordinairement la première phase de ce que les tortionnaires du NKVD appelaient le "tapis roulant" - une séquence organisée de brutalités, de violence gratuite destinée à briser de manière irréparable les êtres humains qui y étaient soumis. Après une période relativement courte, la privation de sommeil engendre une psychose, et, passé quelques semaines, des dommages neurologiques. Dans les expérimentations conduite en laboratoire, les rats meurent après deux ou trois semaines passées sans dormir. La victime finit par être plongée dans un état de désespoir et de docilité extrêmes, où il devient impossible d'en tirer la moindre information pertinente, celle-ci se mettant à confesser ou à inventer n'importe quoi. Priver quelqu'un de sommeil équivaut à une violente opération de dépossession de soi menée sous l'égide d'une force extérieure – on procède au fracassement calculé de l'individu.

Les Etats-Unis sont certes depuis longtemps engagés dans des pratiques de torture, soit de manière directe, soit par l'intermédiaire de régimes « amis », mais le fait marquant de la période post-11 septembre est que ces pratiques aient pu être aussi facilement placées sous le feu des projecteurs, en pleine visibilité publique, qu'elles soient presque devenues un sujet de débat comme un autre. De nombreux sondages montrent qu'une majorité d'Américains approuvent la torture dans certaines circonstances. Les commentateurs des médias dominants rejettent régulièrement la thèse selon laquelle la privation de sommeil constitue un acte de torture. On préfère la catégoriser comme une forme de persuasion psychologique, acceptable aux yeux de beaucoup comme peut l'être par exemple le gavage de force de prisonniers en grève de la faim.

Comme l'a rapporté Jane Mayer dans son livre The Dark Side, la privation de sommeil était cyniquement justifiée, dans les documents du Pentagone, par le fait que les Navy Seals américains doivent eux aussi prendre part à des missions simulées sans dormir pendant deux jours. Il est important de souligner que le traitement des prisonniers dits de « grand intérêt », à Guantanamo et ailleurs, combine des formes explicites de torture avec un contrôle total de l'expérience sensorielle et perceptive des sujets. Les détenus sont contraints de vivre dans des cellules sans fenêtres, constamment éclairées, forcés de porter des obturateurs sur les yeux et les oreilles, qui bloquent la lumière et le son dès qu'ils sont escortés hors de leur cellule, de manière à leur interdire toute conscience de la nuit et du jour, ou la perception du moindre stimulus susceptible de leur donner des indications sur l'endroit où ils se trouvent. Ce régime de privation sensorielle s'étend parfois même jusqu'aux contacts quotidiens entre les prisonniers et leurs geôliers, ces derniers revêtant une cuirasse complète, gantés et casqués avec des visières en plexiglas de type miroir sans teint, de manière à priver le prisonnier de tout rapport visible avec un visage humain, ne fût-ce qu'avec un centimètre carré de peau laissé à l'air libre. Ce sont là des techniques et des procédés destinés à plonger les sujets dans des états de docilité abjecte, et l'une des manières de le faire consiste à fabriquer un monde qui exclut radicalement la moindre possibilité de soin, de protection, ou de consolation.

Cette constellation particulière d'évènements récents peut nous servir de prisme pour saisir certains des effets de la mondialisation néolibérale et, à plus long terme, de la modernisation occidentale. Sans conférer à ce groupe de faits une fonction explicative privilégiée, il s'agit de les prendre pour point de départ afin de mieux saisir certains paradoxes d'un monde où le capitalisme du XXIe siècle connaît une expansion sans limite – des paradoxes qui sont inséparables des configurations variables que revêtent le sommeil et la veille, la lumière et l'obscurité, la justice et la terreur, ainsi que certaines façons d'être exposés, non protégés, vulnérables. […]

Jonathan Crary, 24/7 Le capitalisme à l'assaut du sommeil.